LES AMIS DU KURUN


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KURUN ET JACQUES YVES LE TOUMELIN, INDISSOCIABLES DE LA MEMOIRE DU CROISIC

Vous l’avez certainement remarqué à quai le long de l’ancienne criée, ou sous voile lors de ses sorties. Mais connaissez-vous l’histoire de KURUN et celle de son premier propriétaire qui fut un héros maritime des années 50 à l’instar d’un Tabarly ou, plus proche de nous d’un Armel Le Cléac’h ?
" KURUN " est un cotre norvégien, construit au Croisic dans les chantiers Leroux (ex chantiers Bihoré) entre le 9 septembre 1946 et le 26 février 1948, date de sa mise à l'eau.
Les plans du cotre ont été conçus par l'architecte naval Dervin avec la collaboration de Jacques-Yves Le Toumelin, selon une certaine conception de la navigation à la voile pure, qui reprend la tradition des grands navigateurs d'avant 1940 (Slocum, Gerbault, Bernicot).
A tous ces titres, le bateau est unique et reste l'un des derniers témoignages de cette époque, le "Firecrest" de Gerbault ayant coulé en Manche.
Le gréement est classique, côtre à flèche et à corne, avec un plan de voilure largement étalé dans le longitudinal.
Une particularité à signaler, le bateau est entièrement ponté, sans cockpit, pour assurer une meilleure solidité à l'ensemble et faciliter les manœuvres sur le pont.
Avec son propriétaire, J.Y. Le Toumelin, le voilier effectue un tour du monde du 19 septembre 1949 au 7 juillet 1952 puis une croisière aux Antilles de 1954 à 1955. J.Y. Le Toumelin est l'auteur de deux livres : "KURUN autour du monde" et "KURUN aux Antilles ".
Ses livres ne sont pas seulement le récit de traversées maritimes parfois héroïques, mais encore le compte rendu d'un observateur attentif et compréhensif des sociétés et des civilisations rencontrées.
Au retour de ses périples, Le Toumelin mit son bateau au sec sous hangar et ne s'en servit plus. Délaissé depuis 1960, il fait don de son voilier en 1987 pour le franc symbolique à la commune du Croisic. Après une restauration, Kurun est remis à l'eau en 1991, toujours sans moteur, Il est classé monument historique en 1993; Motorisé en 2004, il participe à de nombreux rassemblements maritimes comme les fêtes maritimes de Brest : Brest 2004, Brest 2008, Les Tonnerres de Brest 2012 et autres, plus modestes.
Géré par l'Association des Amis du Kurun, il effectue maintenant des promenades au départ du Croisic pour les membres de l'association
 

Quelques mots sur Jacques-Yves le Toumelin : Une jeunesse tournée vers la mer
 

Jacques-Yves Le Toumelin naît le 21 juillet 1920 dans une famille de marins au long cours. Son père, Victor Le Toumelin, est capitaine marchand, originaire de Sarzeau, dans le Morbihan. Elève des Jésuites avant que ceux-ci ne l'expulsent pour inconduite, le jeune garçon passe ensuite par diverses institutions dont le lycée Louis-le-Grand. Adolescent, il suit avec passion le périple solitaire du commandant Bernicot autour du monde. Sa décision est prise : <Un jour, moi aussi, je partirai seul à bord d'un bateau bien à moi, "mon bateau" ; je ferai le tour du monde, seul maître de ma destinée. Et plus jamais je ne reviendrai en Europe.>
Le jeune idéaliste prépare Navale lorsque survient la guerre. Il se rabat alors sur l'Ecole d'hydrographie de Nantes d'où il sort en 1941. Embarqué en zone Sud pour une saison de grande pêche en Mauritanie, il pratique ensuite au Croisic la petite pêche côtière à bord de plusieurs modestes cotres qu'il revend successivement : Le Crabe, La Marie, Marilou.
 
Tonnerre coulé fait place à Kurun

C'est en 1943 que Jacques-Yves Le Toumelin en dépit de mille difficultés d'approvisionnement fait construire Tonnerre, premier "yacht hauturier" de 8,63 m au pont, qui doit l'emmener autour du monde. Une fois à l'eau, le jeune homme s'installe à bord avec dans l'idée de faire une saison de pêche et de filer vers l'horizon au nez et à la barbe des occupants. Le débarquement des Alliés retarde ses projets. Contraint d'abandonner son bateau, celui-ci est utilisé par des officiers de la Kriegsmarine qui tentent de fuir la poche de Saint-Nazaire. Le bateau finit à la côte, épave aussitôt détruite pour en tirer du bois de chauffage.   
Dévasté en découvrant la paix venue ce qui reste de son bateau armé pour un grand voyage, Jacques-Yves Le Toumelin se ressaisit et demande en 1946 à l'architecte Henri Dervin les lignes d'un nouveau bateau, plus grand que le précédent. Baptisé Kurun ("Tonnerre" en breton), le bateau est un vrai coffre-fort. Il mesure 10 mètres au pont pour 3,55 m de large et pèse près de dix tonnes en charge. Sans cockpit, ce cotre à arrière norvégien porte un gréement houari au centre de voilure assez bas. Pur voilier, Kurun n'a pas de moteur. 
 
<Quand il fut mis à l'eau en février 1948, c'était un bateau démodé, reconnaissait le navigateur quelques décades plus tard, périmé par rapport aux voiliers classiques, coque et gréement. Les fines carènes élancées et les gréements "marconi" étaient de rigueur. Ce qu'on avait cherché en tout premier lieu, c'est la sécurité : sérieux, simple, pratique et sûr.> (Propos rapportés par Dominique Charnay dans <Moitessier, le chemin des Iles>, Glénat 1999.)
Un départ prudent
Préoccupés, les parents du jeune homme lui imposent un équipier en la personne de Gaston Dufour, personnage avec qui Le Toumelin n'ira pas au-delà de Casablanca. Débarqué à la suite d'un différend qui vire au pugilat, il est remplacé par un photographe, Paul Farge, plus agréable compagnon. Les deux hommes traversent l'Atlantique, empruntant sous trinquettes jumelles la voie qui sera celle de tous les circumnavigateurs qui leur succéderont. Pendant un mois de traversée, les hommes du Kurun n'aperçoivent pas un seul autre bateau.

Poursuivant leur route, Le Toumelin et Farge découvrent un monde dont on n'aura plus jamais la moindre idée : sans communication avec l'extérieur, seuls au mouillage, sans frais de port à régler où que ce soit, visitant des archipels ravitaillés par bateaux et encore épargnés par le tourisme de masse. Par la nature de son bateau comme par celle des pays où il relâche, Jacques-Yves Le Toumelin est plus proche de Slocum, Gerbault ou Vito Dumas que de Moitessier ou de Gérard Janichon et Jérôme Poncet à bord de Damien. Il accomplit le tour d'un monde en passe de disparaître. Passé Panama viennent les Galapagos, les Marquises puis Tahiti où Paul Farge, d'un commun accord, débarque pour vivre d'autres aventures.
Un demi tour du monde en solitaire

Jacques-Yves Le Toumelin poursuit sa route en solitaire à travers le Pacifique et l'Océan Indien par le détroit de Torres, touchant les Coco-Keelings, La Réunion. Bonne-Espérance franchi, il remonte l'Atlantique, n'accomplissant qu'une seule escale à Sainte-Hélène. Le 7 juillet 1952, après une ultime traversée de 79 jours, Jacques-Yves Le Toumelin accomplit une entrée triomphale au Croisic, prenant d'abord le temps de ferler soigneusement toutes ses voiles avant de consentir à descendre à terre.
Tour du monde sans moteur, quasiment sans avarie, le voyage de Kurun est un chef d'œuvre de maîtrise. Le récit qui paraît chez Flammarion quelque temps plus tard devient un classique pour toute une génération d'aspirants-navigateurs.
Un ascète en quête perpétuelle
Deux ans plus tard, en 1954, Jacques-Yves Le Toumelin repart pour un aller et retour aux Antilles, périple dont il revient un an plus tard. Puis... plus rien. Kurun, désarmé, séjourne plusieurs dizaines d'années dans un hangar pendant que le navigateur s'établit à terre, dans le domaine de Gwenved ("Monde blanc" en breton) où finit la route des marais salants de Guérande.
Vivant en autarcie dans un domaine qu'il met en valeur lui-même, Jacques-Yves Le Toumelin construit, cultive et surtout médite, perpétuellement à la recherche d'une vérité intérieure. Grand lecteur d'ouvrages philosophiques, il finit par se tourner vers les enseignements extrême-orientaux et vit dans le détachement, à rebours de toute modernité sans pour autant refuser le contact avec l'extérieur. Un jour que l'on vante devant lui le courage nécessaire à l'entreprise d'un tour du monde en solitaire, il s'excuse avec un sourire serein : <Pour moi, le vrai courage aurait consisté à ne jamais partir.>
Marié, père à un âge où d'autres sont déjà grands-parents, Le Toumelin ne se mêla pas au bruit du monde. Une anecdote le situe bien au regard d'autres navigateurs. Alors qu'il reçoit Bernard Moitessier quelques jours chez lui, un matin il entraîne son hôte dès le petit-déjeuner dans de hautes considérations sur le sens cosmique du monde, les cycles de l'histoire et le sens de vie quand il s'interrompt tout à coup : <Qu'en penses-tu Bernard ?> Moitessier mastique une dernière bouchée, repousse un peu son bol : <Je pense que ta confiote, elle est vachement bonne !> Toute la différence est là, entre un jouisseur et un ascète.



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